– C’est quoi demain?

Émilie me le demande avec une voix si douce, que je me dis tout bonnement que ce n’est pas une question, pas vraiment.

– Demain, c’est la journée après aujourd’hui.

– C’est quoi aujourd’hui?

Même voix douce, ajoutez-y un regard plus sérieux complété d’yeux noirs et d’une chevelure de lion.

– C’est maintenant. Alors je te souhaite une bonne nuit et on se voit demain matin!

– C’est quoi demain?

Émilie, l’esprit curieux et inquiet, le regard plus inquisiteur que jamais, est assise dans son lit, la tête relevée en ma direction, ses bras frêles qui soutiennent son corps pour ne pas tomber en arrière. Elle ne sourit plus. Peut-être qu’elle me trouve même un peu insignifiant avec mes réponses à deux cennes et ma nonchalance.

– C’est quoi demain? Moi, je ne le sais pas.

 

………………………

 

Je suis arrivé dans la communauté de L’Arche Montréal dimanche le 31, dernier jour du mois d’août. Drôle, puisque mes aventures commencent à quelques arrêts de métro de chez moi. Ligne verte, sud-ouest, sortie Jolicoeur. Mêmes bruits d’ambulances, de véhicules, de chiens qui jappent, de voisins qui parlent fort. Je ne suis pas dépaysé puisque j’habite le même lieu citadin, pas dépaysé non plus parce que L’Arche, je connais ça depuis plus de dix ans. Mais quand même, ça fait deux ans que je ne suis pas passé dans les maisons de L’Arche Montréal et j’ai toute l’excitation des débuts d’un projet qui me titille les orteils.

En arrivant, c’est célébration. On fête toujours les nouveaux arrivants ici. (Leçon d’accueil pour nous, société qui vit d’immigration?) Plus tard d’ailleurs je remarquerai la carte de bienvenue dessinée à la main, qui trône sur ma table de chevet, comme si une voix collective me souhaitait bonne nuit. Pour l’instant c’est la fête, avec les mots de bienvenue et les bises à droite à gauche, les poignées de main et les accolades. Bonheur de retrouver de vieux amis après tant d’années.

Bonheur surtout de voir qu’après quinze minutes passées à m’accueillir, tout le monde reprend ses occupations. Il y a la télé, le casse-tête, le magazine, les comptes, l’internet, la musique… Pleins de raisons de ne plus me donner d’attention. C’est parfait ainsi, ça aide à se sentir chez soi. « Voilà toi, tu as été accueilli avec brio, maintenant fonds-toi à notre vie, partage notre quotidien, trouve un plaisir à vivre les bonheurs que l’on vit! »

 

– Tu parles anglais, me demande Michel Bouchard en s’appuyant sur sa marchette.

– Oui, un peu.

– What’s black and white and red all over?

Je feins de ne pas savoir. Je la connais, la blague. En fait, je connais le répertoire de Michel presque par cœur. Mais j’ai besoin de le voir rire, de le voir s’emballer en me donnant la bonne réponse. C’est ça la vraie histoire, la vraie nature de la blague.

– A bleeding penguin?

– No, qu’il me répond. A newspaper! Black and white and read all over!

Rire aigu, très aigu. Michel et moi, on a presque le même rire. De rire nous fait rire, ce n’est pas peu dire…

– Toi Michel, tu parles français et anglais? T’as appris où?

– Ben oui je parle les deux langues. J’ai appris à l’école. Quoi? Tu pensais qu’un homme avec une marchette ça ne pouvait pas parler le français ET l’anglais?

Ça met le ton pour la semaine, dès mes premières minutes dans la communauté.

 

Maintenant ma semaine ici tire à sa fin. J’ai passé des journées entières à chercher une lumière géniale pour faire des photographies, j’ai parlé avec plein de gens et entendu pleins d’histoires. J’ai fait quelques entrevues vidéo, plusieurs portraits, quelques bonnes photos, plusieurs mauvaises, j’ai bu du café et j’ai fait la vaisselle. J’ai passé des heures à l’atelier de travail l’Alizée, y voyant des personnes talentueuses y faire des œuvres d’art de grand talent. Et tout au long de la semaine, à chaque soir, je me suis demandé comment je pourrais bien commencer cette série de blogues, moi qui suis photographe. Il devait bien y avoir quelque chose à dire, me semblait-il. Pas nécessairement une révélation, ni une lumière qui brille au loin, mais un fond de quelque chose de vrai, non? Un thème à suivre peut-être?

C’est Madeleine, pendant une entrevue, qui m’a mise la puce à l’oreille. La question que je lui avais posé était: C’est quoi pour toi le bonheur?

– Ça me fâche beaucoup la pollution. Moi, je veux sauver les ours polaires. Ils seront disparus et après, ils ne seront plus là. Et les gens ils s’en foutent des ours polaires. Moi, je veux les sauver, eux et les autres. Il faut penser à la nature. Je suis très fâchée pour les ours polaires. Eux ils ne parlent pas, mais si ils parlaient, ils nous diraient qu’ils sont fâchés.

Je voulais savoir ce qui était le bonheur pour elle, pas ce qui la fâchait. Je pourrais aborder ce sujet avec une autre question. Alors, comme on dit dans mon coin de pays, j’ai « reviré la question de bord ».

– Le bonheur? C’est quand je vois des ours polaires et que je pense qu’ils ne vont peut-être pas disparaître. Le bonheur? C’est d’être bien avec mon copain Jimmy aussi. Il est vraiment extraordinaire mon Jimmy. Il m’a rendu une meilleure personne. J’aime beaucoup quand on rit ensemble.

 

En vieillissant, nous avons la chance d’apprendre que la différence est un sucre que la vie nous offre. Pas mauvais pantoute pour la santé! Une espèce de fruit sucré qu’on vous recommanderait une fois par jour. Ce que je faisais en interviewant Madeleine et en espérant qu’elle entrerait dans mon cadre très précis de questions, c’était de la mettre dans une boîte, de lui demander qu’elle s’adapte à mon langage, à ma forme de communication. Je ne voulais pas de ce fruit sucré qu’est la différence, ou dû moins pas à trop grande bouchée. Je la voulais différente, mais dans un cadre. Voilà, tu as la parole, je te la laisse, maintenant fais-toi comprendre.

Alain, le responsable de la communauté de L’Arche Montréal, m’avait parlé de Madeleine. Il la connaît depuis de nombreuses années et il m’avait dit qu’elle était très attachée à l’environnement. Sauf que sa réponse ne cadrait pas dans mon attente, dans ma question à moi. Le bonheur, ça ne peut pas être d’être fâché pour une cause. Le bonheur, c’est le contraire. Si vous voulez vous faire comprendre par le plus de monde possible en tous les cas. Ne demandez pas aux gens de s’adapter à votre message, adaptez-vous à eux; c’est souvent ce que l’on demande, et plus souvent qu’autrement sans s’en rendre compte.

Mais pour faire le contraire, pour s’adapter à la personne qui s’exprime, il faut passer le temps nécessaire à l’apprentissage de son mode de communication. C’est vrai pour discuter avec une personne qui utilise le langage des signes, tout autant que c’est vrai pour discuter avec une personne qui parle une autre langue. Il ne s’agit pas toujours de parler l’autre langue, ou le langage des signes, mais il s’agit de momentanément prendre le temps qu’il faut pour dialoguer, dans les deux sens, pour que chacun sorte de la conversation compris, et idéalement heureux. C’est tout aussi vrai si l’on veut parler avec une personne ayant une déficience intellectuelle que si l’on veut parler avec son frère, sa mère, son voisin, une personne âgée rencontrée au dépanneur du coin ou le président de la Banque Mondiale (grand bien me fasse que j’aie un jour à m’adapter à lui… mais bon!). C’est vrai pour les enfants aussi. Et lorsque je pense aux nombreuses consultations publiques qui se font dans notre société, je me demande un tout petit peu si l’on tente de s’adapter aux différentes personnes qui voudraient faire entendre leur voix, ou si on leur demande plutôt de s’adapter à nous. Question de regard j’imagine. Ou de temps.

 

………………………………..

 

– C’est quoi demain? Moi, je ne le sais pas.

Émilie, qui habite au foyer La Passerelle, me le redemande avec insistance. Je reste coi. En fait, j’ai besoin de prendre mon temps pour me dégager du carcan des symboles que l’on s’est donnés. Hier, aujourd’hui, demain, tout à l’heure, tantôt, dans trois heures, tout cecipour une jeune femme comme Émilie qui ne peut comprendre le temps comme nous, sont autant de symboles qui peuvent l’angoisser.

– Demain Émilie, c’est quand tu auras fini ton dodo. Tu vas dormir, et à la fin de ton dodo, c’est demain.

Par-dessus mon épaule, Sylvie répond à la question fondamentale qui vient de m’être posée. Doucement, Émilie sourit. Puis elle se laisse tomber sur son lit, sur le dos, pour dormir jusqu’à demain. Demain qui se trouve juste après le dodo. En me retournant, je vois Sylvie qui sourit, juste un peu, en me regardant. Elle sort de la chambre et je reste quelques instants à observer Émilie. Elle sourit, passe sa main droite dans son visage pour retirer ses mèches noires de sur ses yeux. Puis elle tourne sa tête vers la fenêtre. Si je voulais être rêveur, je me dirais qu’elle cherche peut-être demain, là-bas dans les étoiles.

Elle se ferme les yeux, son souffle s’apaise, son corps aussi. Je sors de la chambre et je réalise qu’Émilie m’en a appris beaucoup en peu de mots. Sur moi-même et sur la vie qui nous entoure. En prenant le temps de me poser les bonnes questions, elle nous a permis à tous les deux de communiquer. Grande chose que de s’exprimer à contre-courant.

 

C’est un peu pour ça, ce projet photo. Pour se donner le temps de vivre un quotidien parfois si simple, avec des gens comme tout le monde, pleins de différences et de sucre…

9 thoughts on “L’Arche Montréal

  1. Suzanne

    C’est très beau, Jonathan! À la fois les photos et le texte. Je trouve que tu as une manière à la fois terre-à-terre et poétique de présenter les choses. A te lire, on ressent ton effort de t’adapter aux questions et pas tellement la façon particulière d’Émilie de voir la vie. :-) On discerne beaucoup de bonté et d’humanité (… et un peu de sucre?).
    J’ai hâte de lire les autres!
    Suzanne

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  2. Eli

    ok… c’est bon… je suis conquise… même émue… parce que tu parles de ma belle Émilie, que j’ai accueillie dans la communauté, il y 5 ans… parce que c’est une bonne amie à moi et que je l’aime.
    Merci… j’ai tellement hâte de lire ce que tu raconteras sur le sucre de Joliette, qui est excellent, soit dit en passant !!!!!!!
    bonne route.
    eli xx

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  3. Louise

    Merci! Belles personnes, toi inclus! J’aime la photo de Robert, tout droit comme un petit soldat de plomb, plein de fierté, sourire, il est prêt! Et Monique, tellement de tendresse et de maturité dans ses yeux.
    Merci!

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  4. Suzanne Bélisle

    Bonjour Jonathan, quel plaisir de te lire… Par tes simples mots, on peut facilement saisir la véritable mission de l’Arche; je connais déjà Michel et j’ai bien ri en lisant sa blague… Quelle belle initiative de créer un blogue sur les différentes maisons de l’Arche et tes photos en noir et blanc sont vraiment magnifiques. Je suis impliquée dans le mouvement Foi et Lumière depuis 15 ans, je demeure à St-Charles-Borromée, donc, je suis davantage les activités des deux maisons de l’Arche « La Barque » et « La Source » parce qu’il y a certaines de mes amies qui font également parties de la communauté « Les Flammes Joyeuses » de Foi et Lumière avec moi… J’ai bien hâte de lire ton reportage sur l’Arche Joliette… Merci et continue ton excellent travail… Suzanne Bélisle, :-)

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  5. Eevlyne Verdier

    Merci Jonathan, tes mots pour communiquer et l’ objet de ta communication ont pris du volume , de la profondeur et surtout de la grâce , depuis les premiers blogs de Mwen pa fou . Merci aussi pour cette tendresse dans le regard posé sur nos  » zanmi », comme nous le disons à Carrefour et à Chantal.
    Et surtout ne t’ avise pas de revenir à Port-au-Prince sans donner signe de vie..Tu nous manques !
    Evelyne

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  6. Jocelyn Girard

    Merci Jonathan. Moi aussi, tu me replonges dans ce temps magique où j’étais au coeur de ces rencontres, de ces dialogues déroutants et tellement formateurs! Tu sais « convertir » ton regard d’observateur et faire un saut dans la conversation. C’est elle qui laisse une « impression », elle n’a rien de statique. Merci.

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  7. Damien C

    Merci beaucoup pour ces belles photo et ce magnifique témoignage.
    Beaucoup de nostalgie du temps passé dans cette communauté.
    Encore merci

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