Il faut ouvrir une fenêtre

Pour exister. 

                                                   François Vigneault

 

 

Trois-Rivières, le fleuve, la cathédrale, les murs de brique, les parcs publics et leurs fontaines, les gens et leur sourire. Vous le saviez, vous, que Trois-Rivières est non seulement la deuxième plus vieille ville du Québec, mais qu’elle est également la capitale de la Poésie?

C’est Diane, alors que nous étions en route vers son foyer, qui me l’a dit.

– Merci de m’en apprendre autant sur ta ville Diane, j’adore ça des faits divers

– De rien Jonathan. Toi, t’as quel âge?

– J’ai 30 ans.

– Ah oui!?! Je te croyais pas mal plus vieux.

Tout en conduisant sur la rue Fusey, je me suis permis de la regarder, elle et ses yeux grands ouverts.

– Et tu me donnais combien Diane?

– Au moins 31 ans. Peut-être même 32.

Parfois, la poésie s’offre à nous en humour! 😉

……………………………………………….

Quelle semaine!

Mon premier souper dans la communauté de Trois-Rivières me comble. Il me fait penser à mes années en Haïti. Autour de trois tables collées bout à bout, nous sommes une dizaine à partager un repas simple. C’est la convivialité et l’amitié qui dictent les conversations et les rires. Le premier délice, c’est cette table longue entourée d’êtres sensibles qui acceptent de vivre ensemble.

Par contre, ce bonheur cache un sombre côté de notre société, à savoir notre capacité d’engagement. Car s’il est fort joli de retrouver dix personnes dans une maison, il est également à noter que si autant de personnes habitent ensemble, c’est qu’une des maison de L’Arche en Mauricie est fermée pour quelques mois. Raison? Manque d’assistants. C’est-à-dire un manque de personnes n’ayant pas de déficience intellectuelle et qui partagent leur vie dans les foyers avec les personnes accueillies à L’Arche. Le principe de vivre ensemble est au cœur de la vie communautaire.

Problèmes de visa, deux personnes venues de l’étranger ont dû retarder leur arrivée. Problème d’engagement, une personne venue du Québec s’est désistée. Ça fait trois employés qui, à quelques jours du début de leur contrat, sont absents. Ce n’est pas le propre de L’Arche à Trois-Rivières ce genre de problème, mais bien de toutes les communautés au Québec (et je me permets de dire que ce n’est pas le seul organisme sans but lucratif qui vit actuellement ce genre de problème). Pour le moment, c’est en Mauricie que le coup est le plus dur, une prochaine fois ce sera ailleurs!

Pourquoi, en 2014, les gens voudraient-ils s’engager? S’engager de tout son temps je veux dire, pas seulement pour une heure par mois ou une pétition sur internet. S’engager de tout son être, par plaisir de se sentir appartenir à plus grand que soi. S’engager pour ressentir une fierté indicible de voir une Cause soutenue par des gens simples et bons. Je n’ai pas la réponse, je ne ferai pas semblant de savoir. La question me brûle par contre les lèvres et l’esprit, les jours de pluie.

J’ai posé la question à Marie-Paule, qui depuis plus de vingt ans habite à L’Arche et vit avec des personnes qui ont une déficience intellectuelle. Je lui ai demandé pourquoi elle était toujours là. Sur le coup, elle ne m’a pas répondu. Je me suis dit que ma question était peut-être mal choisie.

Le lendemain, nous fêtions son anniversaire. Autour des trois tables collées bout à bout, nous étions maintenant une quinzaine. Les coudes collés, les verres qui tintinnabulent ensemble. Tout de suite après le dessert, c’était le moment de la chandelle. C’est une habitude belle comme la vie que les gens ont à L’Arche. Une chandelle allumée, qui passe de main en main, la lumière orangée illuminant un regard souriant. Chaque personne est amenée à dire au fêté ce qu’elle apprécie de sa présence. Ce soir là, nous étions 15 à dire à Marie-Paule ce qui nous touche chez elle. À la fin du tour de table, c’est la fêtée qui prend la chandelle encore allumée et qui prononce quelques mots. Marie-Paule en a profité pour me répondre. «Tu m’as demandé hier pourquoi j’étais encore ici. Jonathan, je te dirais que c’est pour des moments comme aujourd’hui. Pour rester à L’Arche, il faut se faire dire de temps en temps « je t’aime ».»

Puis elle a soufflé la chandelle.

Dans le contact humain, un lien reste, un lien d’amitié et d’amour. C’est comme la poésie. Ça nous touche le dedans plus fort que le dehors. La vie est pleine de contrastes. Ceux qui me connaissent le mieux savent bien que j’en raffole. Comme la photographie noir et blanc, tout est en vérité ton de gris. Les nuances, les nuances!

 

Mais permettez moi je vous prie ce court aparté de ma semaine à Trois-Rivières.

Il y a quelques mois de cela, je tournais une nouvelle capsule vidéo avec un ami, Claude de son prénom, qui habitait dans la communauté de L’Arche à Beloeil. Ce qu’il me disait en entrevue, c’était que sa vie entière a été guidée par la réalisation de projets, pour lui et les gens qui l’entouraient.

Claude Mclean est décédé dans la nuit, entre vendredi le 12 et samedi le 13 septembre. Son dernier projet, c’était de pouvoir quitter ce monde chez lui, dans sa chambre, entouré de ceux qui l’aiment et qui ont été présent (présents) pour la plus grande partie de sa vie. Même Charlie, le grand chien blanc de la maison, a eu le temps de venir mettre son nez sous les couvertures, comme il le faisait chaque matin. Claude s’est endormi comme à l’habitude, sur le côté, avec un petit sourire aux lèvres. La souffrance d’avant la mort est parfois plus digérable en bonne compagnie. Et comment y serait-il arrivé, sans l’engagement profond de la communauté? Les funérailles eurent lieux mercredi le 17, à l’église de Saint-Hilaire.

Le contraste, c’est la nouvelle reçue une journée auparavant, alors que j’apprenais que la fille de mon meilleur ami faisait son arrivée dans notre monde! Un petit peu prématurée, pressée de découvrir quel joli trésor se cache dans le cœur de ses parents, la santé d’Elsie a été prise en main de belle façon dans un hôpital d’Ottawa. Elle est fripée du visage, comme tout bon bébé se doit de l’être, avec des yeux grands comme le monde et des mains douces et fragiles comme l’enfance. Je ne me souviens plus si, pleurant pendant les funérailles de Claude, je pensais à l’arrivée ou au départ. Ou peut-être était-ce aux deux. À toute la tendresse qu’il faut pour accueillir ces étapes dans une vie.

Et comment, sans courage et sans engagement?

Parfois, je me dis que c’est un peu ça, la banalité du miracle. Oublier que chaque geste est partie prenante d’un tout. Dans le doute, il faut toujours réécouter la belle chanson Il faut vivre, interprétée par Serge Reggiani.

Retour à Trois-Rivières. Un foyer en moins, mais de la vie à revendre! La plupart des personnes qui vivent ici ont un travail à l’extérieur de la communauté. C’est l’engagement de la ville et de la région envers les personnes qui ont des besoins spéciaux. C’est important et beau. Pour m’immerger un peu dans ces activités, j’ai suivi Marie-Josée dans son atelier de confection d’objets de verre, Mathieu à son atelier de confection de chocolat (vraiment bon d’ailleurs!), et Josée à la garderie où elle travaille depuis plus de vingt ans. Si vous saviez le plaisir que j’ai eu à vivre ces moments tranquilles avec eux! Ce qui me surprend à chaque fois,  c’est à quel point les gens sont merveilleusement bien entourés. Un réseau social qui s’est bâtit avec les années et l’engagement de gens de tous les horizons.

C’est parfois dans un moment de grande fragilité que l’on redécouvre les réseaux humains entourant une personne. C’est aussi, par contre, dans ces moments que l’on peut apercevoir les faiblesses d’un système qui voudrait ne se fier qu’à l’entourage des gens dans le besoin.

À L’Arche Mauricie, ce moment difficile de manque de personnel met en lumière à la fois l’engagement remarquable des bénévoles et amis de la communauté, mais au même moment les faiblesses de notre société pour qui l’engagement n’est plus une affaire de présence humaine. Et ça, peu de pétition en ligne vous le diront.

……………………………………

J’ai stationné la voiture devant le foyer. Diane m’a remercié pour ma conduite prudente. Je l’ai remercié pour sa compagnie.

Puis, il faisait encore beau, c’était la fin de l’après-midi. J’avais encore envie de soleil et de vent. Je me suis assis sur la galerie de la maison, avec Françoise. On se berçait chacun dans notre chaise, le parc devant la maison est rempli d’érables et le vent les faisait danser. C’était joli comme à la cabane à sucre, mais sans la tire.

Nous avions le soleil en pleine face, alors je ne suis pas certain si Françoise souriait. Mais la scène était parfaite, alors je me plais à penser que oui, un peu.

C’est quoi ta plus belle qualité Françoise? Je lui demande parce que je trouve que c’est une question un peu surprenante à poser à quelqu’un qu’on ne connait pas trop bien. Elle me répond à l’instant même, comme si elle s’y attendait.

– Je suis très bonne pour donner de l’amour et de la joie. Ah! et pour faire le clown aussi!

– C’est un beau don!

Elle me dit poliment merci. Et toi?

– J’imagine que c’est de vivre le moment présent.

– C’est la même chose, me répond-elle.

– Oui, je le pense aussi.

Et je ne me souviens plus si je souriais, ou si j’avais le soleil dans les yeux. Vraiment, c’est poétique la vie à Trois-Rivières.

3 thoughts on “L’Arche Mauricie

  1. Lorraine

    bonjour Jonathan ,
    Je t’en à te féliciter pour ton travail et tes photos qui sont remarquable .J’ai bien appréciée les rencontres ou nous avons eu la chance d’échanger quelques mots ensemble .je te souhaite une belle continuité dans tas projets Bravo

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  2. Alison

    Quel joli soutien que ce blog consacré à l’Arche parfois « mal connue ou pas connue ». Je suis très touchée par la sensibilité de tes photos et par ton récit. L’Arche est un endroit merveilleux où la simplicité et les rencontres en font un lieu unique. (Ancienne assistante)

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