À Québec, c’est l’humidité qui vous donne froid. Il peut faire un minuscule -2, vous aurez froid jusqu’aux os quand même. Remarquez, ce n’est pas désagréable d’avoir froid quand on est dehors. Certains iront même jusqu’à vous dire que c’est la beauté de notre pays, lorsqu’il fait froid dehors, c’est qu’il faut se coller en dedans.

L’un de ses soirs un peu frisquet et pas du tout désagréable, je quittai le foyer Goéland de L’Arche Québec, après avoir assisté à une superbe fête. Avant de retourner dans cette maison où l’on m’avait gracieusement offert une chambre pour dormir cette semaine, je marchai avec Josée pour la raccompagner chez elle.

– Tu sais François, habituellement je ne marche pas avec des inconnus. Surtout pas le soir.

– Et tu as bien raison d’être prudente Josée. Faisons connaissance. Moi, c’est Jonathan, pas François. Et toi?

– Ah ben oui! Je suis bête. Excuse-moi Jonathan. Moi, c’est Josée.

J’ai enchaîné, parce que j’avais froid aux doigts et que je me suis dit qu’en parlant un peu plus, ça me réchaufferait tout le corps.

– Enchanté Josée, je suis heureux de te connaître. Tu vois, on est déjà moins étrangers toi et moi. En plus d’avoir partagé un repas de fête ensemble!

– Tu as raison François, maintenant on se connait un peu.

……………………………………..

On revient toujours au début de ce qu’on a toujours voulu faire. Pour boucler la boucle, se sentir cohérent.

Peut-être pour insinuer que la vie vécue n’a pas été vaine.

Huit semaines sur la route, c’est vraiment du bonbon pour moi. Du sirop d’érable sur une crêpe, devrais-je dire, pour parler de plaisir et de satisfaction. Quoi de mieux que de terminer dans la vieille ville? La communauté de L’Arche à Québec est située dans la Basse-Ville. Quartier populaire, quartier de travailleurs, quartier ou Champlain avait élu domicile il y a de cela quatre cents ans passées, avec les colons du temps. Quartier riche d’Histoire et d’histoires qu’on ne peut pas passer sous silence si l’on veut parler de relations humaines et d’enracinement dans son milieu.

Parce qu’il s’agit de vivre ensemble et de partager ce que l’on a. De l’espace d’abord. Comme le centre de jour situé sur la rue St-Vallier, qui offre un milieu stimulant et calme à des dizaines de personnes vivant avec une déficience intellectuelle qui viennent chanter et rire et cuisiner et dessiner et faire la sieste et passer du bon temps entre amis. Ce centre, tous les étés, est également le point de ralliement d’une quinzaine de familles qui utilisent le toit du bâtiment pour y développer un jardin communautaire de quartier. Comme quoi, la vie ne se passe pas seulement entre quatre murs pour L’Arche! Un espace commun, un lieu où l’on peut recevoir, c’est de ça qu’a besoin chaque quartier d’une ville. Vieille ou non.

En écrivant ces lignes, je pense à ces plants de poivrons verts ou de tomates, qui doivent pousser allègrement sur ce toit plat, et j’imagine des personnes avec ou sans handicap qui chaque jour se croisent pour quelques mots partagés et un arrosage nécessaire. La pousse verte, ça se transmet!

Le bonheur des anniversaires aussi ça se transmet d’ailleurs. Un peu comme une contagion qu’on voudrait plus souvent. À travers mes huit semaines sur la route, j’ai eu le privilège de célébrer dans sept maisons différentes des anniversaires. Oh boy oh boy que j’aime ça moi, des grandes tables toutes jolies avec des fleurs et des ballons et des nappes et des sourires tout autour! Le mardi soir, au foyer le Goéland, nous avons fêté Diane et François. Diane habite à L’Arche, François est le père de Marie-France qui habite avec Diane. Imaginez combien de gens peuvent entrer dans une petite cuisine. Maintenant ajoutez-y quatre personnes, des cannellonis au Ricotta et du gâteau. Ça ressemblait pas mal à ça, à ce que vous avez en tête en ce moment. C’était génial, non? Le plus beau dans tout ça, c’est quand on se déplace tous vers le salon. Assis en cercle (pas vraiment le choix quand on est une vingtaine), la tradition commence. À chaque anniversaire, ici comme dans les autres communautés de L’Arche, et dans tout plein d’autres milieux de vie, on passe la chandelle. Ce que ça veut dire est assez simple. Un à la fois, nous disons à la personne fêtée ce que l’on apprécie d’elle. J’en ai parlé dans un autre billet de blogue. Mais j’aime me répéter, surtout quand ce que j’ai vécu m’a fait tant plaisir. C’est touchant, ce jeu de la chandelle. C’est un moment d’amour renouvelé, de partage de joie, de vœux de paix. C’est paisible.

Il faut beaucoup de douceur, pour laisser l’autre être lui-même. Dans l’accueil, l’intrinsèque volonté de douceur est forte et transcendante.

J’ai envie d’opposer ici  la douceur avec la violence. S’il nous faut évidemment plus de l’une, il ne faut pas se mettre la tête dans le sable et croire que l’autre n’est pas présente dans nos sociétés. Je ne cherche pas à déposer un voile gris sur ce texte. Mais la beauté de la vie doit nous permettre de vouloir surmonter nos parts d’ombres.

Il y a violence, lorsque le système ne donne pas la parole aux personnes concernées.

Il y a violence, lorsque la disparité s’agrandit et que les personnes au pouvoir ne tentent pas d’arrêter la saignée.

Il y a violence, lorsque la fragilité d’un être est considérée comme un fardeau financier, temporel et médical.

Si on nous réchauffe les oreilles depuis un bon bout de temps déjà avec l’idée d’équilibre budgétaire, j’aimerais néanmoins que l’on entende parler un peu plus d’équilibre social en même temps. Pourrions-nous, en plus de se faire dire qu’il faut couper-couper-couper, se faire dire qu’il faut partager?

Partager un repas pour commencer. Et puis une cigarette si le cœur vous en dit!

 

À chaque vendredi, la gang du centre de jour de L’Arche à Québec se rend à la maison Revivre, pas très loin sur cette même rue St-Vallier, justement pour partager un repas. La maison Revivre, c’est un lieu pour les personnes de la rue. Un lieu d’accueil convivial et respectueux. De savoir que L’Arche et la maison Revivre entretiennent des liens hebdomadaires me fait plaisir. Parce qu’il faut s’entraider quand on cherche à soutenir les gens qui sont rejetés du système. Donc, passer du temps ensemble, c’est s’impliquer.

Pour s’impliquer, pour vouloir partager du temps avec quelqu’un, il faut être touché je crois. C’est ce que j’ai remarqué en regardant Stéphanie et son amie Louise. J’ai rarement eu la chance dans ma vie de croiser des gens qui ont l’énergie de Stéphanie. Ses cris de bonheur, sa façon d’être championne du monde en levant les bras en l’air après avoir fait entrer sa poche dans le trou du milieu (pas facile si vous me demandez), ses courses aller-retour dans le sous-sol. Tout ça est un peu envoûtant, presque comme une cérémonie vaudou. On se laisse prendre au jeu, l’enthousiasme est grand avec Stéphanie. Et c’est très demandant physiquement. Louise, femme beaucoup plus calme, rend visite à Stéphanie chaque semaine. Depuis quatre ans. Si on prend nos doigts pour compter, ça fait très exactement 208 fois que ces deux femmes prennent le temps de s’apprivoiser, de se connaître et de s’apprécier. On ne fait pas ça, dans la vie, sans s’être tout d’abord laissé toucher.  Et à regarder les deux compères s’amuser comme si elles avaient 8 ans, je ne peux m’empêcher de souhaiter à tout le monde de se laisser toucher comme ça, une fois ou deux par semaine. Moi y compris.

………………………………………

– Je m’appelle Jonathan Josée, pas François.

– Ben voyons, je le sais en plus! Excuse-moi.

– Non non, tu n’as pas à t’excuser tout le temps Josée! Ça nous arrive à tous de faire des erreurs.

– Oui, c’est vrai. Mais moi, j’en fais plus souvent que les autres des erreurs. Je m’excuse de m’être trompé de nom. Est-ce qu’on pourrait marcher un peu plus vite, je n’aime pas trop ça marcher avec un inconnu dans la rue, le soir.

Elle a pris sa marchette solidement entre ses deux mains et, sans crier gare, a accéléré le pas. Mais pas trop, j’arrivais quand même à la suivre.

– Ne t’en fais pas Josée, nous sommes presque arrivés. Tu vois le lampadaire devant, c’est juste à côté de ta maison. Et on est presque plus des inconnus!

– T’as raison Jean-François.

– Josée…

– Ah non! Excuse-moi François. Je ne sais pas pourquoi je te débaptise comme ça. C’est François et non pas Jean-François ton nom, c’est ça?

 

Laissez un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *