Il faut imaginer un ciel rose au-dessus de nos têtes. Un ciel rose avec un peu de orange, et beaucoup de nuages blancs. Demain il fera joli puisque le soleil se couche heureux. Et puis il faut imaginer Alain et moi, assis sur des balançoires. Nos rythmes ne sont pas coordonnés, il est devant quand je suis derrière, mais nous nous rejoignons souvent au milieu, là où les pieds touchent un peu le sable. On se parle, parce qu’il y a un petit vent et qu’on est bien. Il me raconte un peu l’évènement de ses 5 ans, quand une voiture l’a malheureusement frappé et que le reste c’est de l’histoire. Il est arrivé à L’Arche il y a déjà longtemps. Il me parle de sa mère aussi et de tout l’amour qu’il a pour elle. Il me dit qu’il faudrait bien que je la rencontre. Je lui dis que ça me ferait plaisir.

Et quand je lui demande ce que c’est pour lui le bonheur, il me répond la liberté. Comme de pouvoir se balancer un peu, le soir, si on en a envie. Je lui demande si ça lui fait comme ça me fait à moi la balançoire: un petit pincement dans le bas du ventre (moi et les manèges, ça fait deux entités très très distinctes). Il dit oui, mais je vois bien qu’il rit un peu de moi. C’est normal, on ne va pas très haut sur nos balançoires.

– Je m’entends bien avec toi Jonathan. Tu me parles d’égal à égal.

– Moi aussi je m’entends bien avec toi Alain. Mais tu sais qu’on est égal, pas vrai?

– Oui oui, qu’il répond sérieusement, mais ce n’est pas tout le monde qui le sait ça. Moi je suis différent de toi et toi, tu es différent de moi. On peut s’apporter quelque chose. Tu n’as pas vécu les mêmes choses que moi, et je n’ai pas vécu les mêmes choses que toi. C’est pour ça qu’on peut s’apporter quelque chose.

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Ma semaine à Saint-Malachie commence sous la pluie, dans une grande fête. Il faut dire que 40 années d’existence, ça se fête. C’est ici, puisque vous me le demandez, le berceau de L’Arche au Québec. Ici que la première communauté vit le jour. Une petite maison, quelques personnes qui viennent y habiter. Et c’est le début d’une histoire. Une histoire qui verra naître sept autres communautés, une histoire qui changera le regard de centaines (voire de milliers) de gens, une histoire de luttes et de fêtes.

Et l’histoire de L’Arche au Québec, c’est aussi un peu l’histoire de la condition de vie des personnes vivant avec une déficience intellectuelle. Fini, les « mongol », « retardé », « idiot », « mental », « fou », « bizarre », de ce monde. En fait, ils n’ont jamais existé. C’était dans nos têtes, dans nos idées préconçues, dans nos peurs et nos faiblesses à nous, que ces « gens-là » existaient.

Il ne s’agit pas de vouloir tout le monde pareil, mais de célébrer la différence et ce qu’elle apporte à nos villages, nos communautés de personnes qui décident de vivre ensemble.

Saint-Malachie est un village de 1528 âmes qui se partagent un grand territoire. Comme ça se faisait dans les années du temps que je n’étais pas né, le village est rassemblé autour de l’école primaire et de l’église. La célébration spirituelle dominicale est en voie d’extinction, peut-être, mais dans un village comme Saint-Malachie, c’est encore la paroisse et ses habitants qui s’impliquent activement dans la vie de village. Pour conserver un esprit communautaire, il faut nourrir la communauté. Et un fait extraordinaire, c’est que récemment la paroisse a choisi trois symboles pour la représenter. Les habitants de Saint-Malachie, après avoir nommés les irlandais et les francophones (les deux origines ont bâti ensemble ce joli hameau de vie), ont nommé L’Arche comme symbole de leur enracinement et du développement de leur village.

Dans le développement, il faut de la proportionnalité; mesure qui doit être prise à échelle humaine. L’Arche – et sa vie communautaire – tente de promouvoir le développement de sa communauté dans une perspective humaine, proportionnelle à ses besoins et aux capacités de ses membres. Un vieil adage nous répète qu’il faut de tout pour faire un monde. Mais nous oublions trop souvent que la suite logique de cette phrase est la suivante: « Il faut donner une juste place à tous, pour faire un monde meilleur ». Ce n’est pas simplement de faire un monde dont nous avons besoin, mais d’en faire un meilleur, plus humain.

C’est de place dont il est question. De juste place et de places justes. Comme dans « elle prend juste assez de place », ou encore « nous lui avons fait une belle place ». Pour faire fleurir un don, une capacité, il faut donner. Donner de la place, du temps, tout ceci en proportionnalité. Le cœur, haut lieu de la juste place, doit faire partie de l’équation. L’Arche nous apprend que le développement communautaire est un espace de proportions et d’équilibres bien gardés.

 

L’Arche à Saint-Malachie, de par son fait géographique, est peut-être la seule communauté à avoir conservé son savoir-faire villageois. Ici, on se promène sans l’ombre d’un problème sur la rue principale et dans tous les petits racoins du village. Tiens, prenez François, un homme accueilli à L’Arche: pendant ma visite François participait à un tournoi de balle molle au terrain du village. Il sautait d’une équipe à l’autre, parce que tout le monde voulait l’avoir dans son équipe. C’est un être sociable François, sensible à l’amitié des autres. À la fin du tournoi, il s’est fait donner un trophée, joueur étoile! Les participants au tournoi étaient allés jusqu’à faire écrire son nom sur le trophée. Même avant le tournoi, ils savaient que c’était François, cette année, qui méritait de se faire dire haut et fort, bravo.

Il y a 40 ans, ce n’était pas exactement pareil. Il y avait encore les institutions, les grands centres de renfermement, les hôpitaux psychiatriques. Il y avait bien quelques centres plus petits qui accueillaient des personnes vivant avec un handicap, mais les conditions n’étaient définitivement pas toutes les mêmes. Si certaines « maisons » d’accueil étaient remarquables, beaucoup d’entres elles l’étaient un peu moins. Nourriture malsaine, violence, viol, isolement était le quotidien de centaines de gens partout dans la province. Il faut aussi ne pas oublier l’histoire, pour savoir d’où l’on vient.

L’Arche est née dans ce contexte. Une première maison fut ouverte en 1974, avec en sa façon de faire, quelque chose de foncièrement nouveau. Tout à coup, des gens ayant ou non un handicap allaient vivre ensemble et apprendre les uns des autres. Prendre soin devient ici faire avec. Faire ensemble. Le développement d’une communauté de L’Arche ne peut se faire que si chacun des membres y trouve sa place. Il faut donc de la patience et un brin de folie, pour réussir un tel projet! Rapidement après les débuts, un atelier de travail voit le jour près de la rivière Etchemin, en bas de la grande côte du village de Saint-Malachie. Parce que travailler est une affaire de volonté et d’espace créé, et non pas une question d’avoir ou non une limitation. Il faut aujourd’hui visiter cet atelier pour comprendre comment grandes et belles certaines idées peuvent devenir. (Et je dis ça juste comme ça, mais leurs jeux d’échecs fait à la main dans leur atelier de menuiserie sont à couper le souffle!)

Aujourd’hui, L’Arche de Saint-Malachie compte trois foyers, un très grand atelier de travail ainsi qu’un centre de jour pour les personnes âgées de la communauté. Et si elle a sut conserver la convivialité d’une communauté de village, c’est probablement parce que le village a bien voulu devenir un peu communauté de L’Arche.

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Nous avons quitté les balançoires, la lumière du jour tire à sa fin. Bientôt, je ne pourrai prendre des photos qu’à l’intérieur. Alain et moi, nous marchons doucement vers la maison.

– On n’est pas pressé.

– Non, t’as raison Jonathan. Dans la vie, on n’est jamais pressé. Sauf si on veut l’être!

Alain rit. À cause de son accident d’il y a trop longtemps, il penche toujours un peu la tête vers la gauche. Ça fait qu’il me regarde de par-dessus ses lunettes, l’air un peu sage, un peu espiègle. J’ajoute que je trouve vraiment son village beau. Il me dit qu’il le trouve joli aussi.

– Ben, tu pourrais venir vivre ici si tu voulais.

– T’as raison Alain. Mais comme me disait quelqu’un, dans la vie, on n’est jamais pressé!

10 thoughts on “L’Arche Le Printemps

  1. Richard Thibault

    Merci pour ce si beau et vrai reportage sur notre communauté de l’Arche le Printemps. Notre rêve de bâtir communauté dans notre village se concrétise par cette présence des personnes accueillies de l’Arche. Nous sommes vraiment privilégiés d’accueillir l’Arche et nous avons intérêt à bâtir toujours de plus en plus des liens solides entre nous tous.

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  2. Pascal Tanguay

    Bonsoir,
    Saint-Malachie est mon Jourdain, le cordon ombilicale qui m’a permis à réapprendre à respirer… Je garde un vif souvenir des ses tempêtes à faire craquer les arbres centenaires, ses couchers de soleil, ses rues glacées et ses petites maisons colorées juché au sommet de la montagne! Mais plus encore, se sont les « chiens pas de dents » de Denis, les « nini Noël » de Noëlla, les pyrogravures de Benoît, et les cocas de Dollar qui ont formé ma vision du monde. J’ai compris au contact de la famille de l’Arche que l’amour inconditionnel était possible… Merci Jonathan d’avoir partager ce moment de vie avec autant d’élégance et de justesse!

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  3. Michel Mondou

    Wow! Que c’est beau! Quel beau témoignage! La grandeur de Dieu se réalise dans de petites choses mais c’est l’Amour qui est à la source de tout. Grand merci!!! Michel Mondou, fier curé de St-Malachie.

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  4. Louise

    Merci Jonathan! merci pour tes yeux qui respirent et inspirent ces images. merci pour cette phrase aussi: Dans le développement, il faut de la proportionnalité; mesure qui doit être prise à échelle humaine. Je la retiens!

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  5. Nicole St.

    Quand on parle avec le cœur!! Je suis toujours touchée des témoignages de vérité des personnes vivant avec une déficience. Aucun filtre!!!

    Merci

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  6. Lucie

    Que de tendresse et de beauté dans ces tons de gris, que d’allégresse dans ces blancs et pour toujours la profondeur de ces noirs. Un grand et humble merci pour me permettre de m’imprégner des images et des moments que tu nous fais partager, merci Jonathan…

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  7. marie-france laliberte

    Je suis très heureuse et fière que mon fils fasse parti de cette belle communauté et quel beau texte. Merci.

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  8. Une grande sœur reconnaissantee

    Quand ceux qu’on aime sont aimé. Quand ils s’épanouissent grâce à des gens comme ceux qui œuvrent auprès de l’Arche. On ne peut que verser quelques larmes devant toute cette reconnaissance et cette richesse ci- haut décrit. Ces gens qui habitent l’Arche sont des gens purs. Tes yeux et ton cœur ont su reconnaître leurs valeurs, comme bien d’autre assurément. Merci

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