J’avais les fesses assises sur un vélo de montagne lundi matin, les deux mains déposées sur un guidon froid, et je roulais sur le trottoir, en direction du soleil, derrière Lucie et son grand vélo adapté. Elle ferait fureur dans le coin des hipsters que je me disais, en regardant sont tricycle une-vitesse-couleur-fuchsia. On zigzaguait dans les rues de Joliette, tranquillement, en direction de l’atelier de travail.

– Tu faisais quoi ce matin Lucie? Je te voyais sur ta tablette à pitonner.

– Ah, je prenais en note les anniversaires de mes amis Facebook, pour les écrire dans mon calendrier. Comme ça je suis certaine de ne pas les oublier.

– Wow! Mais c’est quand même un gros travail ça!

– Tu sais Jonathan, quand on aime nos amis, c’est pas tant de travail que ça.

Une voiture arrivait dans le sens contraire, alors je me suis remis derrière Lucie et son gros vélo, à la file indienne.

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Il y a du beau dans la jeunesse m’a dit un jour mon grand-oncle Henri. La volonté de changement, le désir de faire sa place, l’énergie de réaliser ses rêves en même temps qu’on les imagine, l’ambition de démarrer une vie de famille, l’épanouissement vers le monde adulte. Les remises en question aussi, de temps à autre. J’imagine un peu ce qu’il voulait dire dans mes propres mots.

La communauté de Joliette est la plus jeune de la province. Déjà plus de 10 ans derrière la cravate vous me direz, mais le petit bébé quand même! Les deux pieds tout nus sur la galerie arrière d’une des deux maisons de L’Arche Joliette, je sirotais un café dimanche matin, en repensant à ma semaine et ce qui m’avait le plus transformé.

Le mariage peut-être? Celui d’Élisabeth et Éric, que nous célébrions samedi à grand coup de bonheur, de sourires et de danse à n’en plus finir. La responsable de la communauté, dans le début de la trentaine, prenait le grand saut dans la vie toute officielle de famille. Pas que le mariage soit nécessaire, moi qui n’en raffole pas plus qu’il ne le faut, mais pour ceux qui y croient, c’est l’acte le plus sincère et le plus fort pour dire à quelqu’un: toi et moi, c’est comme pas mal tout ce dont j’ai rêvé, et j’ai envie de continuer à rêver avec toi. Longue vie d’amoureux à vous, Éli et Éric.

Il y a du rêve quand on commence quelque chose. Il y a du rêve bien avant ça évidemment, mais quand le rêve prend forme il ne s’efface pas, il grandit et prend son envol. Démarrer une communauté de L’Arche, c’est un rêve pour plusieurs à travers le Québec et ailleurs. À preuve les demandes hebdomadaires faites à l’Association des Arches du Québec. Une fois la communauté installée dans une première maison, et une fois les premières personnes accueillies, on fait comme Saint-Exupéry nous disait: on regarde dans la même direction. L’engagement est grand quand on se décide, et il faut notre part de douce folie pour s’engager.

J’aime vieillir, apprendre, faire des erreurs et recommencer. La jeunesse nous donne l’énergie qu’il faut pour profiter de ces moments de folie pour se lancer dans des aventures grandes et belles. Peut-être qu’un jour, la sagesse nous apportera ce qu’il faut de Vision pour concentrer nos énergies aux bons endroits? Mais pour le moment, c’est de vivre qu’il s’agit, et de vivre avec l’ambition de changer le monde et de ce laisser transformer par celui-ci.

Depuis la rentrée scolaire, mon cher ami Éric Chartier qui travaille à L’Arche depuis presque toujours, a pris la relève à la tête du programme CHUM. Loin du centre hospitalier de Montréal, le CHUM à Joliette est plutôt ce local ou des gens qui vivent avec une déficience intellectuelle partagent la vie des étudiants du cégep de la région. En plein cœur du cégep. Et nous faisions la réflexion que puisque le cégep de Joliette est le cœur de la jeunesse grandissante de la région, et que le local de CHUM est au centre du cégep, et bien nous voici arrivé à la même conclusion que vous en ce moment: le programme CHUM est au centre de la région de Lanaudière. C’est extraordinaire quand même! En fait les personnes qui viennent au CHUM, qu’ils aient ou non une déficience intellectuelle, partagent des moments de vie tout simple. On nettoie les tables des cafétérias, les cases des vestiaires, les miroirs de la salle de danse, on organise des activités de sensibilisation, on se prépare (en secret) une chorale pour Noël… Bref on met de la vie dans le cégep! Et à leur façon toute unique, les personnes qui participent au programme CHUM sont des enseignants pour les étudiants de l’établissement. Loin des salles de classe, ils nous rappellent que c’est très souvent dans la relation humaine et dans l’échange que nous apprenons l’art d’être plus humains. J’ai vu en quelques jours des dizaines d’étudiants renversés par la franchise, l’ouverture et l’humour de personnes que rien ne destinait à participer à la vie d’un cégep. Comme quoi il faut s’approcher des jeunes si on veut les conscientiser à la beauté de la différence.

– Tu sais Geneviève, tu pourrais faire un test intéressant avec tes plantes.

Je m’étais tourné vers elle parce que je l’entendais parler à la plante qui règne en seule reine de la salle à manger, trônant sur la table. Elle avait le visage installé à quelques centimètres des feuilles de la plante, et c’est à ce moment-là que je me suis rappelé le test de l’amour que certaines personnes expérimentent avec leur plante. Il s’agit de déposer deux plantes identiques à quelques pieds de distance l’une de l’autre, puis à chaque matin, en embrasser une sur les feuilles en lui disant qu’on l’aime. Il suffit d’ignorer l’autre. Il paraît que celle qui reçoit de l’amour poussera plus rapidement.

Après lui avoir expliqué tout ceci en détail, elle me répond:

– Ben là Jonathan, pourquoi en choisir juste une à qui donner de l’amour? Me semble qu’on a assez d’amour pour en donner à toutes les plantes!

Puis elle a embrassé la plante à nouveau, la surnommant pout-pout en riant.

Qui a dit qu’il ne fallait pas être original dans la vie? Pas Geneviève, ça c’est sûr. Pas plus que Sophie ou Lucie ou Marc-Paul ou Félix.

De mémoire, il y a environ 45 personnes qui bénéficient directement de l’atelier de travail que L’Arche de Joliette gère en collaboration avec un organisme nommé Entraide (organisme fondé, si ma mémoire est bonne encore une fois, en 1961 par des parents d’enfants présentant une déficience intellectuelle). Trois plateaux de travail offrent la chance à des dizaines de gens de s’accomplir dans différentes activités. Ça ne fait pas si longtemps que cette collaboration existe, mais elle porte déjà fruit de façon inattendue. Ça me réconforte de voir que des organismes qui ont la même cause arrivent à s’entendre pour faire avancer les choses. C’est non seulement important, c’est vital pour la survie des organismes à but non lucratif. Comme deux enfants qui ont à travailler ensemble pour leur devoir de math. Deux têtes valent mieux qu’une, disait encore mon grand-oncle Henri. Il n’a jamais eu tort.

Attendons. Voyons voir la direction que prendra la communauté de L’Arche à Joliette. Elle a la fougue de la jeunesse, et des gens impliqués qui ont déjà la sagesse de diriger les énergies dans la bonne direction. Espérons maintenant qu’ils ne perdent pas de vue cette douce folie si caractéristique des jeunes! Et dans une région aussi musicale que Lanaudière, je ne serais pas étonné d’y voir apparaître quelques projets musicaux, aux accents multiethniques propres à L’Arche!

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Nous passons dans un parc. Le soleil est si fort qu’il découpe nos ombres sur le tapis de feuilles mortes qui s’étale de chaque côté de nous. Ça sent la liberté. Lucie a un petit miroir accroché à son guidon, et je vois son reflet souriant, heureux. À ce moment-là, je ne peux m’empêcher d’être heureux comme Don Quichotte. À l’assaut de tous les grands monstres de la vie que je me dis chevauchant ma bécane de montagne aux pneus un peu mous!

Mon grand-oncle Henri m’a dit un jour que le bonheur n’est ni extérieur, ni intérieur. Qu’il est dans l’équilibre entre les deux. J’essaie encore de comprendre ce qu’il voulait dire, mais assis sur le vélo, je me suis dit que c’était peut-être simplement ça.

– Jonathan, tu es dans la lune!

– Oh! Oui, tu as raison Lucie. C’est parce qu’il fait si beau.

– Alors tu ne devrais pas être dans la lune Jonathan, tu devrais être ici. Ah! Les jeunes d’aujourd’hui…

4 thoughts on “L’Arche Joliette

  1. Léa

    Si beau, si tendre, si vrai, si simple. Un baume pour l’âme et le coeur.
    Et mine de rien, ça m’inspire pour ma recherche sur les jeunes et la ville!!! puis-je te citer? 😉
    Merci querido!

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  2. Danielle

    Wow c’est très beau le texte et touchant en même et ça fait réfléchir sur le texte et je regarde les photos qui sont très belle en passant.

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  3. Julie

    Bravo Jonathan,
    Tes photos et tes paroles sont toujours juste. Mais rien ne vaut le bonheur de les côtoyer au quotidien. Quelle chance incroyable. Et je vie cette chance comme travail. Continue ton bon travail de les met très en premier plan, ils sont nos meilleurs leaders du coeur et de la vérité sur la vie. Comme dit Geneviève l amour il y en a pour tous xxx

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