C’est l’été des indiens. Il fait joli, chaud, j’écoute les feuilles changer de couleurs et je regarde le bleu du ciel siffler qu’il fait bon. Parce qu’il fait bon, quand c’est l’été des indiens, et c’était le cas même avant que l’expression ne soit inventée, vers la fin du 18e siècle. Les théories sur les racines de cette expression sont d’ailleurs nombreuses, mais ni Réjean ni moi ne les connaissions, en quittant le terrain de soccer jeudi après-midi. Bon, ce n’était pas vraiment un terrain de soccer, c’était plus un terrain vague derrière le CRDI de la ville d’Amos. Mais on venait de jouer au soccer pendant plus d’une heure et demie, alors c’est tout comme.

– Réjean, t’es vraiment un bon gardien. Ça fait longtemps que tu joues?

– Oh oui, je suis un bon gardien. Ça fait longtemps que je joue, oui oui.

Entre Réjean et moi, il y a sa bicyclette qui nous suit. Une belle bécane de montagne rouge et noire avec des freins à disque et une chaîne un peu noircie par le temps. Et entre nous deux, il y a aussi un amour fou pour ce sport si simple et si magique.

– Et tu as toujours aimé ça jouer au soccer?

– Oh non! Au début, j’avais peur. J’voulais pas être gardien de but.

– Et comment as-tu vaincu ta peur?

– J’ai été patient.

Un long silence s’est écoulé. Je pensais qu’il n’allait jamais continuer sa réponse, alors impatient comme je suis, j’ai enchaîné en lui demandant ce qu’il voulait dire.

– Ben, j’ai mangé des ballons dans la face, et puis après trois ou quatre ballons j’avais plus peur. Maintenant, j’ai pas peur, et je suis un bon gardien! Il fallait juste que je sois patient.

……………………………………

De ma chambre à Montréal, lorsqu’en été ma fenêtre est ouverte, j’entends très bien le chant de quelques oiseaux. Ça me fait sourire à chaque fois, parce que je me dis que je suis quand même dans la plus populeuse ville du Québec.

Depuis une semaine, quand j’ouvre ma fenêtre le matin, ce n’est pas pareil. Le chant de mes quelques oiseaux familiers a été remplacé par un chant de chorale. J’ai beau être en ville, dans une autre ville, les oiseaux qui dehors fredonnent un air de liberté se sont multipliés. Par centaine. Je me dis que ce n’est pas pareil ici.

Tiens, prenez Robert, le chauffeur du bus de transport adapté. L’autre matin, alors qu’il faisait sa tournée, et qu’un des résidents de la maison était un peu en retard dans sa préparation de la journée, on s’est mis à parler. Il a prit un bon dix minutes pour amicalement me décrire sa vie de chauffeur, sa vie de famille avec trois de ses frères qui vivent avec une déficience intellectuelle, sa vision du handicap et surtout, pour m’éclairer sur chacune des personnes qui entrent et sortent de son véhicule adapté à chaque jour. Ça fait des lunes qu’il fait ce travail, et c’est avec patience et humour qu’il a apprit à connaître les gens qui habitent à L’Arche et ailleurs. Il n’y a pas beaucoup d’endroit au Québec où les chauffeurs connaissent si bien les usagers du transport adapté qu’ils se permettent des détours et des retards, pour mieux s’adapter aux besoins. Mais bon, je me dis qu’ici ce n’est pas pareil.

Nous sommes tout de même en Abitibi-Témiscamingue, terre colonisée depuis peu par des gens qui habitaient au sud de la province et qui cherchaient une vie un peu meilleure. Terre habité depuis toujours par les amérindiens, à qui beaucoup trop de choses ont été enlevé et qui, avec patience et résilience, attendent leur tour pour reprendre un peu de ce sol qui coule dans leur veine et de cet air qui respire la sagesse des ancêtres. Quant aux colons, arrivés devant une terre couverte d’arbres, il leur aura fallut de la patience en ti-pépère pour arracher une à une les racines sur des champs de roche, avant de cultiver leur subsistance. La forêt, ici comme ailleurs, il faut apprendre à l’écouter, et la ménager aussi. Amos, depuis cette année, a 100 ans.

Alors par un bel après-midi de jeudi, je me suis assis dans le bureau de Dominique, le coordonnateur des activités de L’Arche en Abitibi-Témiscamingue, pour qu’il me parle un peu des mille et un projets de la communauté.

– Je trippe! Tu sais, quand nous sommes arrivés il y a presque 20 ans de cela ma femme et moi, je n’aurais jamais cru que je puisse un jour voir ce genre de chose. Par semaine, L’Arche offre plus de 25 activités différentes pour environ 75 personnes de la région. Des activités aussi variés que de la mosaïque, du billard, des quilles, de la danse et de la musique, ainsi que des activités socioprofessionnelles : une équipe faisant du ménage et de l’entretien paysager un peu partout dans la ville. Vois-tu, nous démarrons les activités selon les besoins et les désirs des gens. Ce qui compte pour moi, c’est qu’à chaque fois que nous commençons une nouvelle activité, nous puissions l’offrir continuellement, et non pas seulement pour un mois ou deux et puis l’arrêter par la suite, faute de moyens économique ou humain. Si on crée ici, c’est pour perdurer. Pour ça, il faut beaucoup de patience. C’est un travail dans l’ombre souvent, et de longue haleine surtout! Partir d’une idée et la voir se réaliser des mois voir même des années plus tard, c’est un plaisir fou! Tous ces liens que nous avons tissés avec la communauté d’Amos, c’est fondamental que nous les entretenions. C’est aussi fragile que c’est riche!

Il me disait tout ceci dans un accent réconfortant de français qui vit ici depuis trop longtemps. C’est-à-dire en jouale canado-européen. J’ai craqué un peu pour son accent, je trouve ça parfait. Je me souviens plus exactement qui, mais récemment une personne pourtant de bonne nature me disait qu’en région, les gens sont presque toujours un peu raciste, voir xénophobe. Presque.

Je suis désolé de devoir l’avouer mais je ne suis pas d’accord! Il faut savoir lire entre les lignes parfois pour décortiquer le faux du vrai. Et à voir la quantité d’assistants qui vivent dans les Arches du Québec et qui ne sont pas québécois, ça fait tout de même un peu réfléchir. Et puis, sérieusement, c’est quand même à Amos qu’on a élu le premier maire noir du Québec!

J’opposerais à la xéno-phobia la xéno-philia, pour un regard tout autre. Un regard né de l’amour et de la patience. La première fois que j’ai entendu parler de cette expression, c’était à travers les mots d’Ivan Illich. Opposé à la xéno-phobia, la peur de l’étranger, la xéno-philia devient cet art d’aimer l’étranger. Et comment aimer, sans accueillir? Et comment aimer, sans patience? De la même patience que celle qu’il nous faut pour se prendre des ballons de soccer au visage et ne plus avoir peur, de la même patience qu’il nous faut pour refaire le même geste des centaines (voir des milliers) de fois, pour qu’une personne apprenne à demander par signes un verre d’eau. Toujours en est-il que cette xéno-philia est nécessaire à toute société qui voudrait devenir plus humaine, plus accueillante.

Cultiver l’art de la xéno-philia, s’ouvrir à l’Autre, c’est un don qui n’est pas offert à tout le monde. C’est un don, avouons-le sans gêne, que beaucoup de personnes vivant avec des incapacités intellectuelles ont. Peut-être parce que le cœur est à la bonne place. Peut-être parce que les préjugés sont moins grands. Alors comment apprendre de gens que nous nous plaisons à éloigner de la scène principale? Comment la différence peut-elle nous faire changer notre façon de regarder?

Avec un peu de patience, évidemment. Comme quand on attend l’été des indiens.

À L’Arche d’Amos ils ont compris ce que ça veut dire, faire partie d’une région de bâtisseurs. À leur façon, ils ont fait grandir une communauté unique, enracinée comme un arbre dans les besoins des personnes qui y habitent. À preuve, ces appartements pour des personnes ayant une déficience intellectuelle qui désirent vivre leur vie un peu plus indépendamment. Un lieu de vie adapté aux désirs d’un Gilles ou d’un Stéphane, sans l’obligation de faire comme tout le monde tout en partageant une appartenance commune. Peut-être parce qu’ici, que je me disais en partant samedi soir, ce n’est pas pareil.

…………………………..

– Toi Jonathan, tu ne joues pas comme gardien?

– Non Réjean, j’ai un peu peur de la vitesse des ballons parfois.

– Ben viens ici, je pourrais te botter dessus quelques fois. Après, c’est sûr, tu seras bon comme moi!

6 thoughts on “L’Arche d’Amos

  1. Dorothee

    Merci,j’ai envoyée ton blog en lien, à mes amis car je n’arrive pas à d’écrire aux autres ( extérieur de l’arche, mes amis en France ..) ma vie , mon travail d’assistant, l’amour et le don merveilleu des personnes qui nous reçoivent. Mais tes photos témoignent de l’amour et de la joie d’être ensemble. Ce soir une amie en dehors de la commautee est venue souper elle s’est sentie en famille et à été frapper de l’amour dans notre foyer. Tes photos le montre bravo ..

    Ps on attend tes beaux portraits pour remplacé les affreux le foyer de l’eau vive, nous regardons ensemble ton job, rire et regard doux sont au rdv.

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  2. Une responsable fière de sa communauté

    Bravo Jonathan, ton texte est super beau et tu as su, en mots et en images, faire ressortir la beauté et la grandeur de la communauté et de la région.
    Et c’est vrai qu’ici, c’est pas pareil !

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  3. Dariusz

    En lisant ton texte je me suis senti comme pendant mon séjour à Amos – il y a presque un an quand j’ai fait la connaissance de gens qui je vois maintenant sur tes photos… Qu’est-ce que je peux dire? Merci Jonathan de m’avoir fait voyager dans le temps….

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  4. Caro

    Merci Jonathan, merci de m’avoir fait revivre tous ces beaux moments à l’Arche et merci de m’avoir rappelé combien la vie est belle là bas.
    Tes photos sont magnifiques , vivantes et tellement naturelles.
    Merci de partager ces moments avec nous et de montrer au monde combien la communauté d’Amos et ses amis sont précieux et si spéciaux à nos cœurs.
    Merci

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  5. Renée

    Merci Jonathan pour tes photos superbes, ton texte éloquent et rempli de beauté! Amos peut être fier d’avoir trois maisons remplie de joie, de patience et de petits bonheurs que vous leur apportez quotidiennement, vous les assistants et autre personnel aux petits soins…

    Longue vie, riche vie à vous tous!

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  6. Benoît Desgagné

    Bravo pour ce bel hommage que tu rends à l’Arche de l’Abitibi-Témiscamingue! Je suis éducateur spécialisé au CRDIAT à Amos et j’ai le privilège de côtoyer les 3 foyers depuis quelques années. J’ai été conquis par la chaleur et l’accueil que m’offrent les gens de l’Arche! Il me reste 3 ans pour prendre ma retraite, qui sait ce que nous réserve l’avenir? Peut-être un coup de main? Merci aux résidents, aux assistants, Michèle, Dominique, Manon, Perrine, Roland, Alain, Lynda et Guy d’être là! Bravo encore M. Jonathan!! Benoît!

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