Les feuilles au sol sont rouges et sèches, alors que le gazon est mouillé. Nous sommes sur un terrain plat. Pas très loin derrière nous, il y a une très belle petite église construite avec de vieilles pierres et du bois. Nous marchons lentement, Valentine, Marie-Pierre et moi. Au rythme des pas de Marie-Pierre en fait, puisque c’est son père que nous venons visiter.

C’est un matin d’automne que certains qualifieraient de parfait. En raison du soleil, du vent doux, de l’odeur humide de la région. Le genre de matin qui nous fait porter une petite laine sur les épaules, juste pour que l’on se sente réconforté. Je me compte parmi ces gens qui qualifieraient la matinée de parfaite.

– Je t’aime papa. Je reviens de l’hôpital, mais tout va bien, c’était juste un petit examen. Et puis il y a mon ami Jonathan qui est là, il va prendre quelques photos. Oui, des photos. J’ai bien mangé ce matin, et il fait beau. Junior ton fils va bien aussi, il travaille. Il travaille beaucoup.

Moment de silence, doux comme l’air, après un monologue un peu rapide. Marie-Pierre s’agenouille et embrasse la pierre tombale. Délicatement, comme une fille embrasse le front usé de son vieux père.

– Je sais que tu m’attends papa. Mais tsé, pas tout de suite!

Elle a éclaté de rire, et ça nous a fait sourire Valentine et moi. Parce que c’était l’anniversaire de son père, Marie-Pierre s’est mise à lui chanter bonne fête. Elle a tout chanté, d’une voix calme, sans omettre un seul couplet.

 

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Et me voici devant une page presque blanche. Ému de ce souvenir et angoissé de devoir écrire un texte. Angoissé parce que je pense aux amis de Beloeil qui le liront. Angoissé parce que j’ai soudainement trop de choses à dire et réalise que je ne sais pas toujours comment dire les choses en peu de mots. Angoissé parce que parfois, c’est l’humilité qui nous manque pour accepter notre personne.

S’inspirer d’André Comte-Sponville? « L’humilité, comme vertu, est cette tristesse vraie de n’être que soi. »

Quel bonheur, de pouvoir n’être que soi. Surtout, quel bonheur d’être accepté pour rien d’autre que ce que l’on est!

Ma semaine à Beloeil a passé si rapidement, que la chose à faire serait de résumer les moments passés comme si tout s’était déroulé en une journée…

 

Je me réveille. La lumière tamisée du petit matin entre par les grandes fenêtres de ma chambre. Je dépose mes pieds sur le plancher froid et marche jusqu’à celles-ci. Comment débuter ce texte sans parler de beauté? Parce que l’automne au bord de la rivière Richelieu, avec la vue sur le mont St-Hilaire, c’est tout simplement parfait. Joli en mautadit dirait mon alter ego dans son langage coloré!

Le temps d’un espresso (j’ai toujours ma minuscule cafetière italienne dans mon sac ;-), je prends le petit déjeuner en bonne compagnie. Francis me parle de la météo et de son travail acharné de ramasseur de bouteilles à ses heures, pour donner à L’Arche Haïti. Ça me rappelle qu’en dix ans, il a amassé plus de 8 000$ pour les deux communautés haïtiennes. Ça, c’est sans compter qu’il est un vaillant employé chez Demers, entreprise familiale de renommée internationale qui fabrique des ambulances pour plus de quinze pays dans le monde. Il est beau à voir, Francis, entouré de ses collègues de travail qui se moquent gentiment de lui pendant que je le suis tel un paparazzo.

Le travail, on ne le dira jamais assez souvent, est source renouvelée de ce sentiment merveilleux qu’est l’épanouissement. Ce n’est pas la seule source, mais s’en est une importante.

C’est donc l’heure de ma crise d’urticaire. Il n’est pas encore midi, alors j’aurai le temps de m’en remettre. Permettez-moi de m’indigner un peu je vous prie, et ce malgré la beauté des paysages, de la vie, des nouvelles personnes que je rencontre quotidiennement. Ou peut-être au contraire justement à cause de toutes ces formes de beauté.

Il y a près de deux semaines, une lumière a été jetée sur les personnes en situation de vulnérabilité au Québec. La levée d’un tollé à Montréal a fait dire au ministre de la Santé et des Services sociaux, Gaétan Barrette, que certaines coupures n’auraient pas lieu. Pour vous remettre en contexte, rappelons qu’un montant de 4,36$ était donné aux personnes vivant avec une déficience intellectuelle pour une journée de travail en atelier. Ce montant, bien qu’en région montréalaise, les travailleurs ne le perdront pas pour le moment, a déjà été coupé dans les autres régions du Québec. Étrangement, je n’ai pas encore remarqué qu’un média se soit penché sur la question provinciale de ces coupures.

Bien sûr, une explication administrative existe. Une mesure a été mise en place pour pallier à cette coupure, soit le remboursement du transport nécessaire aux personnes en situation de handicap pour se déplacer vers leur lieu de travail. Le transport adapté étant parfois très onéreux, surtout dans les régions où les personnes doivent faire de grandes distances chaque jour, il va de soi que le remboursement de celui-ci est digne d’une mesure prônant l’égalité et le partage. Là où je m’indigne, c’est lorsqu’une mesure positive d’encouragement à l’emploi (sérieux, 4,36$ par jour ne devrait même pas être considéré comme un encouragement… mais passons pour le moment) est coupée pour faire place à une mesure d’encouragement à la mobilité. Coupons d’un bord pour prendre de l’autre, réorganisons les chiffres et les services, camouflons nos coupures par des mesures nouvelles. Depuis quand devrions-nous créer un désavantage au sein même des populations en situation de vulnérabilité, en choisissant celles que nous allons aider?  Je suis heureux pour les personnes vivant avec une déficience intellectuelle et leur famille qui vivent loin de leur plateau de travail, de se voir ainsi encouragées. Je suis triste pour les personnes qui marchent pour aller au même endroit.

Sommes-nous en train de prendre au plus pauvre pour donner au plus pauvre?

L’idée que d’encourager des citoyens québécois à travailler puisse être si facilement poussée du revers de la main, déficience intellectuelle ou pas, reste indécent.

 

Je vous parlais de beauté, revenons-y. Parce que c’est l’automne et qu’il fait encore soleil dehors.

Je débarque à l’atelier d’art le pot-en-ciel, fondé et mené d’une main de fer dans un gant de velours par Josée. Ici, l’art est au cœur de chaque mouvement, chaque inspiration et chaque détour de corridor. Les murs, tapissés de toiles, de dessins et d’esquisses inspirent plus que le respect et la créativité, mais bien une leçon de vie. Il faut du temps pour laisser le talent fleurir et un espace convivial rempli des gens passionnés qui le font pour l’amour de l’art, naïf ou pas. C’est ça, la volonté de donner à des gens un espace qu’ils ne se voient pas offrir assez souvent. Je parlais d’une main de fer parce qu’il faut marcher droit pour participer et produire à l’atelier d’art le pot-en-ciel. Il faut de la discipline aussi, et l’intention de devenir un grand artiste avec ce que ça représente d’exigences et de sueur. Un gant de velours parce que, quand ça fait si longtemps qu’on travaille avec des amis, l’air est rempli de cette amicalité naturelle qui l’emporte sur le dur labeur. Je viens à cet atelier pour me ressourcer, me plonger dans des milliers de couleurs, moi qui vois la vie en N&B. J’y viens aussi pour la pause-café, les biscuits qu’on finit toujours par me donner et pour les sourires.  C’est beau comme du Matisse, de vrais sourires.

 

En quittant l’atelier le pot-en-ciel, je vais rapidement vers un autre atelier, tout nouveau celui-là. Le pot-au-feu. Et comme vous l’avez deviné, cet atelier-là est entièrement consacré à l’une des plus belles activités qui soi : faire à manger. Pour le moment, elles sont trois femmes à y travailler: Cécile, Marie-Pierre et  Lucille. Merci d’ailleurs à Lucille de m’avoir laissé lécher le bol de préparation à gâteau, avec la grande spatule qui y traînait.

 

À l’heure du dîner, je débarque dans une maison pour y retrouver les assistants, ces personnes qui vivent et accompagnent les membres de L’Arche. Par chance, la blague de la semaine nous est contée pendant que j’y suis. Je vous la résume, pour que vous puissiez vous délecter un peu de toute cette fraîcheur qu’apporte les personnes grandes de cœur que l’on dit déficientes de l’intelligence. C’est l’histoire d’une femme qui marche avec un chien. Le chien s’appelle Charlie. La femme, dans la quarantaine et mesurant environ cinq pieds, s’appelle W. Le chien, blanc de poil et énorme physiquement, tire beaucoup sur la laisse. W peine à contenir la joie de Charlie de marcher dans les rues tranquilles de Beloeil. Puis, ce qui devait arriver arriva. Charlie tire fort, W entraînée par le mouvement du chien et ne voulant pas laisser aller la corde qu’elle avait promis de tenir très fort, se retrouve sur les genoux, les mains parterre. Une petite blessure de guerre sur chacune d’entre elles. Arrivée à la maison, on la soigne, on lui dit que ce n’est pas très grave, que les animaux peuvent parfois être imprévisibles. Elle dit qu’elle a mal, mais qu’elle comprend. Le lendemain, quand même, elle décide que ses mains sont très blessées, et qu’il faut bien dire à quelqu’un qu’elle a deux blessures à cause de Charlie. En rentrant du boulot à pied, W. bifurque vers le vétérinaire. Elle entre dans le bâtiment, dépose ses mains égratignées sur le comptoir et demande à parler avec la vétérinaire. Une fois devant elle, W. lui explique l’histoire. Si consternant que la vétérinaire appelle à la maison, pour essayer de comprendre. Il n’en fallait pas plus pour que notre chère amie quitte rapidement les lieux en disant de loin à la vétérinaire: « C’est pas grave, c’est pas grave… » Quand j’y repense, je ris encore de tant de bon sens. Si l’on se blesse avec un animal, c’est au vétérinaire qu’il faut le dire, non? Et pourquoi pas? Il y a de l’humour quand on sait regarder différemment.

Après un excellent repas bien partagé, je vais rejoindre Marlyn à son lieu de travail. Moment un peu triste pour l’homme de communauté que je suis. Pas en regardant Marlyn travailler, elle qui est si belle et pleine de volonté positive dans son milieu de travail. Mais voyez-vous, elle travaille dans un méga complexe de soins de santé et de prise en charge de vie pour les personnes âgées, qui ont ou non des maladies. Un très très gros CHSLD, comme dirait quelqu’un qui connaît ça. Et c’est la déshumanisation de nos soins de santé, ou soins de vie longue durée, qui me met à l’envers. Des milieux remplis de gens compétents qui veulent faire le mieux possible pour les gens qui vivent dans ses établissements, mais des espaces créés qui ne pourront jamais apporter la véritable chaleur humaine et la proportionnalité nécessaire à l’amour amical et sensible. Ici on prend soin de l’autre, on ne cherche pas nécessairement à découvrir ses talents cachés et ses mille et une qualités.

Contrastez cette réflexion avec la joie profonde qu’éprouve Marlyn à travailler à l’entretien ménager dans ce CHSLD, et vous avez la recette de la vie et de sa belle complexité. Je me dis qu’il faudrait bien que je vois la vie un peu plus légèrement quand même!

 

En après-midi, je bifurque vers la taverne et bois une bière avec une amie qui vit et travaille à L’Arche. Elle qui angoisse un peu avant de partir en vacances pour plusieurs semaines dans son pays natal. Beaucoup de choses à faire, mais aussi une personne en perte d’autonomie sévère dans son foyerl’inquiète. Comment les choses se passeront-elles? A t-elle bien préparé tout le monde? J’imagine les centaines de questions qui lui trottent dans la tête, et je me dis qu’elle prend ça trop à cœur. Je ne dis rien, elle non plus. Nous partageons de beaux silences et c’est parfait parce que je finis par me dire que s’il est vrai qu’une personne peut prendre les choses trop à cœur (preuve d’amour),  il est surtout vrai que l’on ne réfléchit pas très souvent à la façon de soutenir et d’aider une personne à en prendre trop sur son cœur par amour. Qu’en est-il de l’entourage sensible de la personne, comment pouvons-nous l’aider à ouvrir son cœur et en prendre encore un peu plus, avec tout le soutien que ceci suppose?

 

C’est la fin de l’après-midi déjà, l’un de mes moments préférés approche. Je l’ai dit, dans un autre blogue je crois, mais de se répéter n’est pas seulement l’affaire des politiciens. J’aime le moment, dans la maison calme de L’Arche, où toutes les personnes arrivent en même temps de leur journée à l’extérieur. Petit chaos contrôlé et énergisant! On se raconte nos vies, on rit et on prend le temps de prendre son temps. C’est comme si l’humanité toute entière se retrouvait dans un verre de jus qu’on boit entre amis.

Pour souper? Je vous parle encore de beauté. La beauté renouvelée de voir deux adolescentes arriver dans l’un des foyers de L’Arche, comme à chaque jeudi après-midi, pour préparer le repas du soir. Jamais toutes seules, elles collaborent avec une ou deux personnes vivant avec une déficience intellectuelle. La saveur du repas devient ce moment de partage et de sensibilité qui prend vie dans la mutualité. Sérieusement, même si c’était du poisson, j’ai trouvé le repas parfait!

 

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En se levant, Marie-Pierre s’est essuyé les genoux. Puis nous avons marché dans le reste du cimetière. Nous ne sommes pas restés longtemps, il fallait partir. J’avais promis de payer le Tim Hortons.

On y a pris deux chocolats chauds et un café vanille française, pour Valentine. Pendant que nous sirotions, Marie-Pierre nous a parlé de tout, sauf de son père. Comme si le moment qu’elle venait de vivre avait été vécu pleinement, ne laissant pas derrière le besoin d’y revenir.

 

– Merci d’avoir pris le temps de me présenter ton père Marie-Pierre.

– Ça m’a fait plaisir Jonathan. Il aurait aimé ça que tu prennes des photos.

– Et j’aurais été content de le connaître. Surtout si tu tiens de lui!

– Jonathan?

– Oui Marie-Pierre?

– Je peux goûter à ton beigne?

One thought on “L’Arche Beloeil

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