Aurèle n’est pas du genre à trop parler. Il n’aime pas les grands bains de foule non plus. Alors quand on se retrouve seul avec Aurèle, aller prendre une marche est un privilège. Surtout si c’est pour boire un café.

On a marché longtemps, en prenant le soin de faire des détours non prémédités. La marche est bonne avec cet homme qui pourrait être mon grand-oncle, ou un cousin éloigné. Il y a juste ce qu’il faut de lenteur et de silence.

Arrivé au bon vieux Tim Hortons, on se commande chacun un café. Lui un grand, moi un très très petit. Il est trop chaud, alors on y ajoute de l’eau froide (ce qui ne le rend pas meilleur). Une fois assis avec nos cafés, Aurèle me regarde droit dans les yeux, remonte ses lunettes et me dit de sa voix aigüe:

– Elle est belle la femme!

– Qui? Celle qui nous a servi le café?

– Oui!

Et puis il rit, en buvant son café avec une paille et en remontant ses lunettes.

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Passer du temps dans la communauté de L’Arche à Gatineau, c’est revenir à la source. En tout cas, pour moi! C’est ici que mes aventures ont débutées, il y a un peu plus de dix ans avec cet organisme. C’est ici qu’Olivier m’a accueilli dans sa vie, et qu’on est devenus amis.

Je repense à ce qui m’a amené à L’Arche au tout début: une publicité dans un journal local qui disait « je nais, je pense à moi, je meurs« . Je revenais alors d’une année sur la route et je me suis dit que j’avais peut-être envie de découvrir autre chose. Parfois, on est plus sensible à la publicité qu’on le pense!

Je ne commençais la photographie que l’année suivante. Ce qui fait qu’en commençant la photo, mon regard allait tout de suite être teinté de ce que je découvrais en moi et chez les autres, grâce à L’Arche.

 

Je me réveille de peine et de misère un matin (en fait je me réveille toujours de peine et de misère, n’étant pas du tout matinal) et dehors, c’est le déluge. Une pluie froide tombe à boire debout, et ça sent bon. Marlène et Julienne, qui s’apprêtaient à aller prendre une marche se pose la question: Est-ce une bonne idée d’y aller? Julienne tranche, oui on peut y aller. Après tout, comme disait l’autre, personne n’est fait en chocolat. Parapluie à la main, nous sortons tous les trois pour une ballade automnale. Il y a  plus de feuilles par terre que dans les arbres, signe que novembre et sa grisaille approche. Partout, des flaques d’eau et des ruisseaux improvisés. Marlène saute dans la plupart des flaques, et Julienne finit par faire de même. Ici, la limite de la photographie et de l’écriture prend tout son sens, parce que vous ne pourrez pas entendre le bonheur dans le rire partagé par ses deux femmes heureuses. Court moment – marche qui ne se prolongera pas pour plus d’une vingtaine de minutes – court moment que la vie nous permet de vivre ensemble. C’est d’une sorte de douce folie qu’il s’agit ici. L’amitié et la confiance se construisent peut-être sur des moments de douce folie partagée.

Et Montaigne qui disait: Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne peut s’exprimer qu’en répondant: « Parce que c’était lui, parce que c’était moi».

L’amour, en amitié comme ailleurs, se passe souvent d’explication. Comme l’amour Agapè, nom si magnifiquement choisi par la communauté il y a de cela 40 ans maintenant, pour se présenter au monde. Dans l’idée grecque de la chose, l’amour Agapè est cet amour inconditionnel que Dieu porte sur nous tous. Moi, incroyant jeune homme à la foi chambranlante, je perçois plutôt cette forme d’amour comme d’une étoile du nord qu’on essaierait tous de suivre, dans nos amours inconstants, pour tenter d’être plus mieux. Je m’accorde néanmoins avec les morts grecques pour dire que cet amour n’est pas de ce monde. Et c’est tant mieux!

Il faut aussi un peu d’imperfection dans nos vies pour savourer le tout.

Mais on aime si peu les imperfections, les nôtres comme celles des autres, qu’il est difficile de les glorifier. Vous connaissez l’histoire de la démence, de la folie? C’est une histoire, sociologique comme médicale, où la personne atteinte d’une maladie ou d’une perte cognitive est rapidement ostracisée, reclus, compartimentée. On peine, encore aujourd’hui, à considérer la personne dans un tout, constituée de ses capacités mais également de son environnement. Néanmoins, des progrès énormes ont été faits! Le regard que nous portons aujourd’hui sur des personnes en perte d’autonomie, en situation de handicap, ou touchées par une maladie mentale est infiniment plus empreint de compassion et de douceur que par les siècles passés. Quelle évolution! Et comment aurait-ce été possible sans le temps? Le temps qu’il faut pour transformer une société, une mentalité collective, est au quotidien un fardeau insurmontable. Aussi doit-on se permettre du recul. Et de l’histoire.

Il pleuvait encore quand je me suis rendu au foyer le Boisé, situé pas très loin de l’université du Québec en Outaouais. C’est l’un des plus récents foyers de L’Arche à Gatineau et c’est celui qui est le mieux adapté pour accueillir des personnes ayant des besoins plus grands. Ce qui m’amène à la démence, à la perte d’autonomie. Ce qui m’amène à Sonia. Sonia qui, il y a de cela dix ans, alors que je faisais mes premiers pas à L’Arche, prenait un malin plaisir à pointer son poing en signe de représailles humoristiques. Elle avait le don du rire, cette femme, et savait nous déboussoler avec ces yeux perçants qu’elle pointait en notre direction. Permettez que je m’excuse. Je parle au passé, comme si Sonia n’avait plus ce don remarquable de rire et faire rire. Nul doute que son don ne s’est pas enfuit. Mais étant très affecté par cette terrible maladie à qui un certain médecin allemand donna son nom au début du XXe siècle (Alois Alzheimer pour les curieux), c’est vrai qu’il est difficile de retrouver le sourire si moqueur de Sonia. Mais en rien ses yeux n’ont changé!

Je me suis permis un temps de repos, assis aux côtés de cette femme soudainement devenue étrangère. Étrangère dans une familiarité déconcertante. Sa main dans la mienne ressemblait à la France face au Québec, un tiers de la grandeur mais tellement plus riche en histoire et en vécue! Elle avait la main un peu froide, recroquevillé et douce. Une main qu’on a envie de tenir pendant des heures. Et pourquoi pas? Arrivée à échéance, la main ne se laissera plus prendre et refroidira encore plus, si je peux me permettre. Pourquoi ne pas donner quand on le peut? Je me souviendrai toujours de ce vieil homme qui m’avait dit un jour qu’il ne faut jamais traiter les vivants comme des morts, ni les morts comme des vivants. Qu’en est-il des personnes incapables de mettre des mots sur leur propre vie?

Et j’ai trouvé l’après-midi entière d’une rarissime beauté. Lise et Sonia, deux femmes touchées par la démence, entourées de plein de gens qui discutaient de voyage, de nourriture, de marche dans le sentier de Compostelle, de la Suède, de la Russie, de la Lituanie, du Canada, d’Haïti…

En regardant les personnes qui habitent et prennent soin de Sonia, de Lise son amie, je me suis permis de rêver un peu à une journée pas si lointaine où chaque personne sera considérée pour ce qu’elle a de joli à apporter à son entourage. C’est une question de regard, comme tant d’autres choses. Donner ou redonner un sens à nos actions. Voir dans le plus petit de nos gestes, la plus grande des répercussions. Comme nourrir la personne qui ne peut le faire seule. Ou chanter en prenant sa douche! C’est aussi bon pour le cœur que pour l’âme!

Pendant ma semaine à Gatineau, j’ai également visité l’atelier de travail le plus original  qui soit: les Jouets d’Arc-en-Ciel. Là-bas, on offre le service de lavage des jouets pour les garderies en milieu familial. Utile et ludique! Imaginez recevoir des centaines de jouets colorés chaque semaine pour les nettoyer, désinfecter et finalement les retourner à des enfants heureux. Le contact entre les enfants des garderies et les personnes présentant une déficience intellectuelle est toujours drôle, doux, magique. Un bel atelier qui fêtait récemment ses dix ans! Chapeau bas, chers amis.

Une chanson me trotte en tête depuis deux semaines. Depuis que je me suis invité dans la session musicale entre Cécile et Élise, une musicothérapeute. Chaque semaine, depuis que Cécile est retraitée, elle se rend chez Élise pour jouer du xylophone et chanter bien fort, accompagnée de la voix mélodieuse et de la guitare classique de cette dernière. Dans un gros cartable blanc, des centaines de chansons, partitions à l’appui, sont disponibles. Cécile choisit une chanson qui lui trotte en tête, Élise trouve la feuille en tournant les pages de son cartable magique. Et puis dans la frénésie de la mutualité la plus belle, deux femmes amoureuses de la musique se donnent à cœur déployé. Beau, cacophonique, et ça vous reste dans la tête pendant des jours. Comme la dernière chanson jouée par Cécile et Élise, du Jean Ferrat tout craché: C’est beau la Vie. Et c’est encore plus beau des vieux classiques réinterprétés par ce duo hors-norme.

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L’amitié profonde est-elle possible entre une personne vivant avec une déficience intellectuelle et une autre qui vit sans? Pardonnez ma question qui peut sembler un peu idiote ou directe, mais je la sens essentiel à cette étape-ci.

L’amour et l’amitié sont dépourvus de jugement. Une amitié profonde a grandi entre Olivier et moi parce que, même sans se voir pour des mois et même des années, l’attention que nous nous donnons lorsque nous partageons un court moment est précieuse et unique. Une présence, plus qu’une obligation. Et c’est cette présence que je trouve amicale, durable et profonde.

 

Je me disais ceci en marchant avec Aurèle. Le ciel était orangé, juste pour faire compétition aux feuilles. Aurèle marchait avec son allure habituelle, le dos un peu courbé. Je l’ai pris en photo.

– Montre-moi donc la photo!

J’ai tourné l’appareil vers lui, il a regardé.

– Oh, je suis beau!

– Ben oui Aurèle, t’es un bel homme.

– Mais c’est plus beau une femme!

On a continué à marcher, Aurèle a ramassé quelques jolies feuilles tombées parterre. C’est un romantique je vous dis.

 

 

 

 

 

One thought on “L’Arche Agapè

  1. Nancy Lamothe

    Merci pour ta belle présence Jonathan, Merci pour ce que tu fais, le travail… l’oeuvre est fantastique mille merci

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